Italy – A. Clutton Brock

LETTRE D’UN FRANCAIS À UN

ITALIEN

[This letter was addressed by Paul Sabatier to Professor Mariano Falcinelli, of Assisi, President of the Société inter-nationale des Études Franciscaines,” of which M. Sabatier himself is the Honorary President. It was written immediately after the intervention of Italy.—THE EDITOR.]

CHER ET EXCELLENT PRÉSIDENT,

Vous avez senti, n’est-ce pas, qu’en ces journées historiques ma pensée vole sans cesse vers vous avec une inexprimable émotion? Nos campagnes, apparemment muettes depuis dix mois, et qui semblaient n’avoir pas songé à fêter même la victoire de la Marne, hier ont tout à coup pavoisé ; et les plus reculés de nos villages se sont ornés d’une multitude de drapeaux aux couleurs de l’Italie. Je voudrais être poète pour vous dire, chers amis d’Assise, quelle sorte de joie vient de nous donner votre noble et grande Patrie.

Chez beaucoup de nos vieillards cévenois j’ai senti le contentement, tout simple et naturel, d’hommes qui, par leurs enfants, ont fait de grands sacrifices, dont toute l’énergie s’est tendue en un magnifique effort, et qui voient arriver, pour combattre les mêmes batailles, une armée jeune, belle, enthousiaste.

Mais ce concours matériel est loin d’être tout ce que nous vous devons. Et ici je crains bien que la langue ne me fasse défaut pour exprimer ce que je sens si bien en moi, ce que j’ai senti si vive-ment chez beaucoup d’autres. Dans cette guerre que le peuple de France croyait impossible, et à laquelle on l’a brusquement contraint, il s’est redressé avec une énergie qu’il ne se soupconnait pas, et dont personne ne le savait capable, pour une idée, ou plutôt pour l’idée. Il lui a semblé qu’il représentait l’effort moral, l’âme vivante, l’esprit même de la création menacé par des forces matérielles et brutales. Il a lutté d’instinct, avec une foi indomptable, sans songer à se préoccuper des succès ou des revers.

La sécurité de sa foi, la netteté de son devoir ne dépendent pas des circonstances. Mais quelle n’est pas l’ardeur de son entrain quand il voit d’autres peuples se lever à l’appel de la même idée. Il n’avait jamais pu doubter de la victoire, parce qu’en doubter eût été le suicide du divin en lui ; cependant, de cette certitude mystique du triomphe à la vue du triomphe, encore difficile, mais tout prochain, il y a loin. Or, cette distance, c’est vous, amis et frères d’Italie, qui nous avez permis de la franchir d’un bond.

Tout cela est fort complexe et pourtant je m’as-sure que nous nous comprenons. Il y a quelques mois, dans un élan d’horreur contre les atrocités dont le récit parvenait jusqu’à vous et de pitié pour tant de milliers d’innocentes victimes, vous aviez souhaité la paix et tenté un effort dans ce sens. Et voilà que cette guerre devient la vôtre, comme elle était la nôtre. Ou plutôt, vous l’avez faite vôtre. Nous, nous y avions été entrainés de vive force, et rien au monde ne pouvait éloigner l’épreuve de nous, — sauf la trahison ou la lâche abdication, vous, vous l’avez faite vôtre, par un acte de volonté réfléchie auquel toute la nation a collaboré. Pendant plus que neuf mois vous avez vu jour après jour ce qu’il en coûte de se défendre contre l’Allemagne. Deux petits-fils de Garibaldi, et autour d’eux une foule de vos concitoyens, sont tombés, là-bas, dans l’Argonne, inoubliables héros auxquels tous les coeurs bien nés du monde entier ont tressé des couronnes. Leurs compagnons de gloire et de labeur vous ont raconté ce que sont les carnages de la guerre moderne. Et voilà que ces corps à corps gigantesques que vous maudissiez naguère, que vous auriez voulu arrêter, vous vous y jetez à votre tour avec une mâle énergie. Et dans cette décision, qui semble au premier abord contre-dire votre effort pacifique d’il y a quelques mois, vous trouvez, j’en suis sûr, une immense joie et comme une délivrance.

Si d’autres que vous lisent ces lignes, peut-être jugeront-ils étrange que des amis de la paix soient heureux d’une déclaration de guerre ! Et pourtant il en est ainsi, n’est-il pas vrai ? C’est que, si nous y regardons bien, l’Italie a été amenée à ce pas décisif par des forces mystérieuses qui ne se pèsent ni ne se comptent ; mais qui, en de rares heures de l’histoire, renversent tout pour créer une ère nouvelle.

Je n’aurai pas l’impertinence de dire que les pourparlers diplomatiques ne furent qu’une sorte de vain cérémonial. Ils ont été sincères, et je sais l’immense valeur intellectuelle et morale de Sonnino ; mais dans les salons de la ” Consulta,” entre lui et son interlocuteur, passait l’âme latine. Et l’âme latine vient de remporter une de ses plus grandes victoires historiques.

Le monde entier suspendait sa respiration pour voir ce qui allait se passer. L’émotion de la France était plus anxieuse encore : c’était un peu celle de la jeune fille qui aime, qui aime de toutes ses forces, qui croit être aimée et qui cependant n’a pas encore le droit de parler de son noble et idéal amour. Et alors, elle attend ; et dans son attente il y a, à la fois, émotion et sécurité ; car il lui semble que son amour est conforme à la nature des choses et à la vie. Il est à la fois très vif et très pur. Il est inspiré par un grand rêve de collaboration efficace à une oeuvre idéale.

Et la France chaque matin levait les yeux vers Rome, et aussi vers tant d’autres de vos cités qui comptent plus dans l’histoire que Berlin et Vienne réunies ; et des signes qui aux autres ne disaient rien, faisaient battre son coeur plus fort. Lorsque les restes des Garibaldi quittèrent nos tranchées, elle les suivit, non comme on suit des cercueils, mais comme on suit les reliques de glorieux martyrs qui ont eu la joie de rendre témoignage à la vérité et dont la mort change le cours des choses. Les funérailles de Bruno et de Costante montrèrent que le coeur de l’Italie battait à l’unisson de celui de la France : puisque l’union des âmes était si éclatante, l’autre ne pouvait tarder.

Tels sont, chers amis d’Assise, les sentiments qui ont donné aux pièces diplomatiques par lesquelles votre pays s’est joint au nôtre, une base et une portée que jamais, au cours des siècles, n’avaient eues des arrangements internationaux : jamais peuple civilisé n’a été tenté de considérer les traités comme des chiffons de papier, mais les plus importantes conventions ne s’occupent d’ordinaire que de questions matérielles. Cette fois le travail des chancelleries a été précédé, inspiré et dominé, on peut le dire, par des explosions de sentiments qui feront que les forces les plus vives de chacun de nos peuples travailleront ensemble, s’harmoniseront, s’intensifieront et arriveront dans un prochain avenir à une hauteur de vues digne de préparer une civilisation nouvelle.

Ce n’est pas le hasard qui a fait que Slaves, Anglo-Saxons et Latins, nous nous trouvons unis en un effort commun contre la force brutale et que le nom d’Entente lui a été donné. Cette appellation nouvelle indique une cohésion morale inspirée par l’intelligence et le coeur, et où les stipulations matérielles ne sont guère que les premières pierres milliaires d’un chemin qui se prolonge au delà de ce que nous pouvons voir et prévoir.

Notre viatique au moment où nous partons tous, la main dans la main, pour cette épopée nouvelle n’est pas un sentiment de haine. Nous avons eu horreur des atrocités allemandes, de ce hideux militarisme organisé avec une si redoubtable méthode, et qui semble avoir fait disparaître des consciences la distinction du bien et du mal ; nous avons frémi et nous eussions été tentés, si c’eût été possible, de douter de Dieu et de la vérité, en voyant la grossière hypocrisie qui profane les deux plus nobles efforts de l’humanité : la religion et la science ; mais notre instinct optimiste a repris bien vite le dessus. Nous avons avec nous les forces profondes, les forces vraies ; celles qui ont pu être mises en échec provisoirement au cours de l’histoire, mais qui, à travers toutes les difficultés, ne cessent pour-tant pas de grandir : le droit, la justice, la liberté, la vie, l’amour.

C’est à ce triomphe que nous nous sommes donnés, et non pas à la réalisation de rêves sanguinaires. Quand la Germanie aura été enchaînée et placée dans l’impossibilité absolue de mettre de nouveau ses voisins en péril, nous aurons vis-à-vis d’elle des devoirs précis. Nous n’abandonnons pas les démoniaques et les déments, même les plus dangereux ; mais après les avoir réduits à l’impuissance nous guettons les instants de lucidité pour tâcher d’éveiller en eux la conscience. Nous ferons de même pour nos ennemis d’aujourd’hui, sans trop compter sur leur guérison à bref délai : d’une part, en garde contre le véritable génie de simulation dont sont souvent capables les aliénés ; d’autre part, fermement décidés à faire vis-à-vis d’eux tout notre devoir de membres de l’humanité.

C’est ainsi que cette guerre, plus atroce que ce que l’imagination aurait pu supposer, prend, vue de nos lignes, un caractère d’effort moral.

Pardonnez-moi de vous retenir si longtemps, car tout cela, vous le savez, mais j’ai éprouvé le besoin de venir en parler avec vous, d’en rêver avec vous, comme on rêve d’une musique qu’on entend tous les jours, dont on ne se lasse jamais, et dans la répétition de laquelle on trouve un aliment spirituel toujours ancien, toujours nouveau.

Et puis, il faut bien nous avouer que tous les dangers qui nous menacent ne sont pas là-bas, au delà de la dernière ligne occupée par nos soldats.

Les idées allemandes se sont infiltrées partout et il a pu y avoir Çà et là quelques-uns de nos jeunes gens qui, un instant, se sont laissé séduire par la théorie du surhomme et de la force créant le droit.

En faisant appel aux passions les plus brutales, l’Allemagne a réveillé des instincts qui somnolent en chacun de nous, que de longs siècles de civilisation avaient presque éliminés, mais contre le retour desquels il faut nous prémunir. Fatalement nous sommes tentés de répondre à nos adversaires sur le terrain même où ils nous attaquent, et avec les moyens qu’ils emploient. C’est là que notre patriotisme devra s’élever à une hauteur de vues non encore atteinte par l’humanité et dont l’histoire du passé ne nous fournit pas d’exemple.

Vaincre nos ennemis sur les champs de bataille, les réduire à merci, n’est en effet pas la seule tâche qui s’impose. Quand celle-là sera couronnée d’un plein succès, il s’en présentera une autre, non moins nécessaire, non moins difficile, et qu’il faut prévoir dès maintenant : je veux parler de la lutte qu’il s’agira d’engager dans nos divers pays et dans nos propres coeurs contre les idées et les méthodes de l’Allemagne. Ni les hommes d’église, ni les hommes de science n’ont su chez nos ennemis voir à quelles monstruosités morales et politiques les conduisait une fausse conception de l’amour de la patrie.

Deutschland über alles !

Quelques générations ont suffi durant lesquelles toutes les voix artistiques, religieuses et scientifiques ont enseigné cela, pour fausser les idées et le coeur de ce pays et en faire non seulement un redoubtable danger pour ses voisins de l’Europe, mais un péril moral pour la civilisation tout entière.

Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue un seul instant, et puisque l’opinion publique des nations alliées est restée pure, puisqu’elle sent que le vrai culte de la patrie trouve sa consécration dans l’amour de la vérité, de la justice, du droit et de la liberté, veillons pieusement sur ces germes d’idéalisme en nous et autour de nous, pour les développer, et faire qu’au lendemain du cataclysme européen, ils soient plus vigoureux que jamais.

Nous ne pouvons pas tout, mais nous pouvons quelque chose pour que les divines clartés prennent chaque jour plus d’éclat. Nous allons délivrer al Serbie et la Belgique, les provinces Irredente et l’Alsace-Lorraine, ressusciter la Pologne ; dans cet effort nous aurons avec nous toutes les forces vives de l’humanité, non seulement pour applaudir et admirer, mais obligées en quelque sorte de se trouver en communion d’idées avec nous et solidaires de ce que nous ferons. L’Entente s’élargira encore et la paix européenne sera établie sur des bases qu’elle n’a jamais eues. Si au contraire nous succombions à la tentation de nous venger de nos ennemis en employant contre eux leurs propres armes, en nous inspirant de leurs méthodes, en créant de nouveaux pays irredenti ou de nouvelles Alsaces, notre victoire serait précaire et la paix mal assurée.

Ces bases morales de l’Entente doivent être gravées en caractères ineffaçables sur nos drapeaux afin d’écarter de notre chemin l’adhésion de qui-conque n’a pas cet idéal et méditerait d’utiliser notre supériorité matérielle pour des entreprises contre le droit ou la liberté des autres.

Il serait singulièrement dangereux de ne pas nous rendre compte de l’immensité de la tâche que nous avons entreprise. Ni nos fils, ni nos petits-fils n’en verront la fin. La déroute du militarisme prussien et l’abaissement de l’orgueil germanique ne sera qu’un point de départ. Il faudra bientôt déterminer les causes, établir les responsabilités : et alors on s’apercevra que les crimes qui ont fait trembler d’étonnement et d’indignation le monde entier sont la suite naturelle et pas très lointaine d’erreurs morales. L’aveuglement scientifique des princes de la critique et de la science allemandes qui ont signé le manifeste des 93, l’absence de tout sursaut de conscience, de pitié ou d’amour chez les cardinaux et les évêques, aussi bien que chez les pasteurs protestants et les aumôniers qui ont assisté à des massacres et à des profanations qu’on n’ose raconter, tout cela découle de l’erreur qui consiste à diviniser la patrie, à voir dans ses intérêts même les plus matériels les fins suprêmes.

L’erreur allemande guette tous les peuples, elle nous guettera surtout quand nous serons penchés pieusement sur nos patries respectives pour en panser les blessures.

Si après la victoire sur les champs de bataille nous n’arrivions pas à remporter la victoire spirituelle et à réintégrer l’idéal à la place qui lui con-vient, l’héroïsme de nos soldats n’aurait fait que reculer la catastrophe de quelques années.

Le culte de la force et de la matière que l’Allemagne a érigé en religion d’État n’a laissé aucun autre peuple tout à fait indemne. Puisque nous nous sommes levés tous ensemble pour arrêter sa marche triomphale, rendons-nous bien compte de l’effort gigantesque qui nous est demandé. Désormais, nous sommes les représentants de l’ascension humaine vers la vérité et vers la sainteté et toutes les émotions, toutes les ardeurs, toutes les espérances dont tressaillit le coeur de François d’Assise doivent faire tressaillir les nôtres.

La mission qui s’impose à nous est de restaurer le temple des idées éternelles : ” Vade, Francisce, et repara domum meam quae tota, ut cernis, destruitur.” A cette oeuvre, qui ne consistera ni à renverser le passé ni à le répéter, mais à l’accomplir et à donner à la civilisation morale et spirituelle une vigueur analogue à celle des progrès accomplis dans le domaine matériel, viendra collaborer l’élite du monde entier ; mais vous ne trouverez pas étonnant, j’espère, que les autres membres de l’Entente se tournent avec confiance vers l’Italie et se rappellent qu’elle n’est pas seulement la terre classique de l’art et du soleil, mais celle aussi de la sainteté. Et nous, franciscanisants d’au delà des Alpes, qui sommes vos frères, vos admirateurs et vos obligés, un peu plus encore que le reste de nos compatriotes, nous savons à n’en pas douter que le sol de l’Ombrie n’a pas perdu sa fertilité et que la terre qui donna au monde saint Benoît, saint François, sainte Claire, fr. Egide, fr. Léon et tant d’autres, saura nous donner encore les serviteurs de l’idéal après lesquels nous soupirons : ” Rorate, coeli, desuper et nubes pluant justum.”

Il me serait doux de penser, chers amis d’Assise, que vous ne m’en voudrez pas de cette trop longue lettre, et qu’elle ne vous semblera pas trop indigne d’être lue sur le sol béni où naquit le Patriarche de la démocratie chrétienne, le Précurseur d’une ère nouvelle. Je n’ai pu m’empêcher de venir causer avec vous en cette heure grave entre toutes, persuadé que, concitoyens du plus grand des rénovateurs spirituels qui aient existé depuis le Christ, vous avez saisi toute l’ampleur de la tâche qui incombe à l’Europe nouvelle et que la petite ville chantée par Dante réalisera la prophétie de l’immortel poète :

” . . . Chi d’esso loco fa parole non dica Ascesi, che direbbe corto, ma Oriente, se proprio dir vuole.”

Votre dévoué et heureux concitoyen,